mercredi 11 novembre 2015

Le média, la marque et le spectateur

Aujourd'hui, je vais discuter de la critique qu'a produite un journaliste pendant un meeting à Dublin. Celui-ci fustigeait en effet la théorie du contenu de marque. Le plaidoyer consistant à reprocher aux marques de marcher sur les plate-bandes des éditeurs est très courant et ne me gêne pas. Après tout, chacun appréhende de voir arriver de nouveaux concurrents dans son secteur. Cependant, les justifications données me semblent quant à elles complètement aberrantes. Et le fait que des autorités autoproclamées le ressortent à chaque fois, comme si le contenu était un genre de domaine privé où les marques ne seraient pas à leur place, m'agace franchement. Ce procès moral est basé sur la conviction qu’il y aurait tout en haut une intelligentsia, qui a l'instruction et à qui il incombe d'instruire la populace naïve et ignorante. En somme, il faut sauver les consommateurs d'eux-mêmes, car ils seraient trop bêtes pour différencier une publicité travestie d'un authentique contenu. Cependant, ce que je constate chaque jour avec les consommateurs, c’est que ceux-ci sont en réalité expérimentés et bien renseignés sur les mécanismes de la communication : ils savent très bien faire la différence entre des contenus commerciaux, des contenus sérieux, et des contenus associant un peu des deux. Bien entendu, les demandes de respecter l'éthique restent légitimes (je songe en particulier au brand content à destination des gosses), et il est essentiel de le prendre en considération. Et oui, certains terrains doivent assurément être soustraits à l'univers des marques (je pense notamment au monde de l'éducation). Pour autant, ces mesures de précaution ne doivent pas servir de bouclier pour dénier à l'individu la possibilité d'évaluer seul les contenus qui lui sont proposés. L'unique condition devrait être d'être en mesure d'authentifier le locuteur et son intention. Mais s'il est vrai que le consommateur est à présent aux manettes, son pouvoir doit également s'exercer sur les médias classiques. Ce meeting en Irlande a démontré une fois de plus à quel point les médias traditionnels appréhendent l'approche de ces nouveaux compétiteurs. Il faut dire que les marques sont tout aussi habiles pour proposer des contenus de qualité que les médias, et que leur arrivée va faire très mal. Surtout si les médias restent sur leur posture obsolète. Pour en savoir plus, et notamment pour récupérer les présentations des conférenciers, je vous renvoies sur le site de l’Agence Incentive en Irlande qui a organisé cette manifestation. Suivez le lien.


Bientôt une "université singulière"

« Si vous faites passer une interro sur les NBIC [nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, ndlr] ou le big data à l’Assemblée nationale, il y aura beaucoup de zéros ! » C’est Luc Ferry qui lance cette pique à nos parlementaires lundi soir, lors d’un débat sur l’homme connecté à la Maison de la chimie, provoquant les rires de la salle. En face, dans un « duel » en réalité très consensuel, le Dr Zak Allal, 27 ans, que l’ancien ministre de l’Education décrit comme un « surhomme ». Cet entrepreneur-médecin-pianiste, américano-algérien, « Chief Strategy Officer » d’une start-up qui s’occupe de prolonger la durée de vie des organes prélevés et destinés aux dons, est également convaincu que nos leaders politiques comme économiques ne sont pas conscients des énormes enjeux introduits par les changements technologiques : « Ils ne sont pas câblés. La France manque de vision. » Lui a décidé d’en importer une, de vision, directement de la Silicon Valley, en Californie. Un concept de formation appelé l’université de la Singularité (en anglais, la « Singularity University »), qui tire son nom de la théorie de la singularité technologique. Zak Allal nous donne sa propre définition de la singularité : « C’est un point dans l’évolution de l’histoire de l’humanité où l’on connaîtra une accélération du changement tellement intense qu’on atteindra un point de non-retour. Cela coïncidera avec l’apparition d’une super-intelligence. » Certains prédisent son apparition dans dix ans (les plus optimistes), d’autres en 2040. C’est « une vision du monde » et lui, le Dr Allal, nous dit qu’il n’y « croi[t] pas » : « Je pense que la technologie va être autour de nous, partout. » Mais bon, on comprend le message : l’université de la Singularité a vocation à former des individus singulièrement intelligents. En réalité, ce n’est pas vraiment une université. Il s’agit d’une entreprise, qui a vocation à générer des profits, et forme des « élèves » venus du monde entier à des domaines – comme les NBIC, l’intelligence artificielle, l’avenir de l’énergie –, avec « une dimension éthique, politique, philosophique et de droit », précise Zak Allal, « pour avoir un impact positif sur des milliards de personnes », dit le site officiel. Elle ne délivre pas de diplôme en tant que tel. Et les candidats affluent : le programme d’été de dix semaines l’année dernière – qui coûte tout de même 30 000 euros, même s’il est possible de bénéficier d’une bourse financée par Google – a reçu 3 000 dossiers, pour 80 places. Le but de l’école : « éduquer » les futurs leaders politiques et économiques aux enjeux des nouvelles technologies. Comment et qui peut y entrer ? A ce que l’on comprend, il faut justifier d’une super motivation, d’une certaine expérience entrepreneuriale et aussi d’un bon compte en banque. Zak Allal concède : Lui-même y est entré en 2011 et a continué son apprentissage en 2012. Il y a enseigné l’an dernier avant d’être nommé « ambassadeur de la zone francophone ». Une zone plutôt vaste : du Québec à la France, en passant par l’Afrique du Nord et de l’Ouest. Jusqu’ici, Zak Allal a joué le rôle d’un recruteur indirect. Il est venu « draguer » les étudiants de grandes écoles françaises, de commerce comme l’Essec, ou d’informatique comme l’Epitech, en leur expliquant les démarches d’inscription, il a participé à des débats, notamment à la télé, donné des conférences. Dans le café plutôt chic où a lieu notre rencontre, Zak Allal explique sa nouvelle « mission », celle de « directeur régional » : installer une université de la Singularité en France, à Paris. L’ouverture de cette école, qui devrait être une sorte d’« annexe », prévue en 2017 initialement, a été avancée : ce sera pour le « second semestre de cette année ». L’antenne française ne sera pas non plus une vraie université : « Aux Etats-Unis, la raison pour laquelle la “ Singularity University ” n’a pas le statut juridique d’une université, c’est que son contenu éducatif varie tellement, selon les technologies qui émergent, qu’ils ne peuvent pas remplir la paperasse pour avoir les autorisations. »

Comment on devient bipolaire

Ce livre regroupe les témoignages de deux personnes vivant sous la description de «bipolaire» en laquelle elles se sont reconnues suite à un diagnostic psychiatrique. Les deux récits se croisent au fil du livre: le chapitre sur l'héritage familial de Hélène se poursuit par la «Petite mythologie familiale» de Marie et ainsi de suite en passant par le chapitre sur les hospitalisations en psychiatrie de Marie, suivi par un chapitre vide d'Hélène, qui n'a jamais été hospitalisée... Hélène et Marie montrent ainsi que leur trouble (bipolaire) est identique, mais aussi qu'il diffère, l'une relevant de la bipolarité de type 1 et l'autre de la bipolarité de type 2. Les deux supposent l'alternance de phases dépressives et de phases maniaques ou hypomaniaques, mais la bipolarité de type 1 est plus grave et nécessite plus souvent des hospitalisations. Globalement, elles considèrent que leur corps réagit mal et surtout trop violemment aux événements de vie problématiques, et que cela implique, avant toute chose, de prendre impérativement des médicaments, essentiellement des régulateurs de l'humeur, sans jamais céder sur ce point. En cela, elles s'inscrivent dans la lignée des écrits sur la bipolarité dont il semble parfois que là soit le message essentiel: le corps du bipolaire ne fonctionne pas bien, il faut pallier ce dysfonctionnement par des molécules. Marie et Hélène ne manquent cependant pas de raconter comment leur enfance a déterminé leurs troubles. Elles dépeignent toutes deux la grande solitude à laquelle elles ont été confrontées du fait de parents ou de fratries qui ne faisaient guère cas de leur sensibilité, qui n'était pas forcément exacerbée dès le départ. Le descriptif de ces enfances, qui n'ont été ni sans joie ni exemptes de souffrances déstructurantes qui s'apparentent à différentes formes d'abandon, rappelle parfois le récit de Marie Cardinal; Les mots pour le dire, dont le titre, volontairement ou involontairement, est souvent repris. Pourtant, il s'en éloigne aussi énormément par le peu de place que le récit fait à l'élaboration de ce douloureux passé que les médicaments sont appelés à désamorcer jour après jour, prise après prise, à vie, malgré le rapport de leurs effets secondaires problématiques (risques pour les reins, prise de poids, pertes de mémoire...). Mention est cependant faite et de l'importance de la relation au psychiatre, nettement perçu comme aidant, et des thérapies cognitives qui, en matière de psychoéducation, permettent à Marie et Hélène d'adapter leur quotidien, notamment en leur apprenant à pratiquer le retrait et en évitant le stress qui a, sur leur problématique, le même effet détonateur que le manque de sommeil. Mon écriture s'est faite miroir d'une personnalité se voulant parfaite au point de tout contrôler, de peur de déplaire ou de ne pas être aimée Et puis de temps en temps, se fissure la façade de cette aide qui leur est apportée; quand apparaît la fatigue de lutter ad vitam contre soi-même en se contrôlant, ou quand cet autocontrôle semble tout simplement insoutenable. Hélène raconte alors comment elle a vécu l'écriture de ce livre: «Le chapitre sur la vie quotidienne m'a [...] oppressée quand j'ai réalisé à quel point tout est contrôle et tension. Ce chapitre m'a placée au cœur d'un fonctionnement quotidien qui agite mes jours et mes nuits. J'étais en proie à une angoisse à son paroxysme [...]. Mon écriture s'est faite miroir d'une personnalité se voulant parfaite au point de tout contrôler, de peur de déplaire ou de ne pas être aimée.» Il est fascinant de voir comment un même syndrome est appelé différemment suivant les époques, avec toujours la même force de conviction tant il semble rassérénant de pouvoir mettre un mot sur ce que l'on vit, à partir du moment où ce mot est entendu par les autres. Par exemple bipolaire, la bipolarité étant par la plupart considérée comme un trouble héréditaire ou à tout le moins familial. Alors on cherche les antécédents familiaux, comme Marie... Mais, se demande-t-elle: «Comment savoir si mon arrière-grand-mère paternelle suicidée était bipolaire, si l'autre, du côté de ma mère, dépressive chronique, l'était aussi? À l'époque, on mettait ces maladies sous un même nom: "neurasthénie", maladie que l'on cachait précieusement sous le silence.» Une erreur se glisse ici dans le livre: la définition qui est donnée de la neurasthénie en note est en fait celle de l'hypomanie, alors que la neurasthénie correspond plutôt à ce que nous appelons aujourd'hui «dépression». Or les mots ont leur importance et leur usage évolue avec les mentalités: si la neurasthénie était encore dissimulée (?), la bipolarité, qui y ajoute un état maniaque, ne se cache plus. Elle fédère. Dans une ou plusieurs décennies, un autre mot aura pris sa place. Mais qu'importe, ce qui compte, c'est de pouvoir dire... et ici, écrire, à tous, ce qu'il en est de la douleur d'exister au milieu des autres quand, une fois sur deux, on explose le cadre qui nous est imparti pour cela.