lundi 2 mars 2015
Gardienne de fous
Qu’est-ce qui fait qu’une présence est plus marquante qu’une autre?? Que vous traversez certaines personnes sans les voir alors que d’autres vous arrêtent, vous marquent à jamais, insistent au point parfois de vous hanter?? Pourquoi personne n’apparaît de la même façon?? Face à l’autre, on peut reculer, repousser, refuser, s’enfuir, passer son chemin, abandonner la partie, ou au contraire accueillir sa présence, la comprendre, l’approfondir. Ce que font habituellement les gens normaux. Sauf quand ils sont confrontés aux fous. Car ces derniers se distinguent par leur présence, par la manière inédite dont ils sont présents. Une présence brute, muette, sans ambages, insistante, sidérante, énigmatique, violente, flottante, indifférente et pourtant collante, détachée, absolue, pleine et pourtant trouée. Car le fou est d’abord cette présence dont on cherche la personne à l’intérieur, celle qui est censée habiter ce corps. Mais elle a déserté, elle a fait le mur de la pauvre petite maison supposée l’abriter.
Les fous, Blandine Ponet leur a consacré sa vie. Elle est infirmière en psychiatrie. “Gardienne de fous”, disait-on avant les années 30, qui virent la disparition de l’asile d’aliénés au profit de l’hôpital psychiatrique. La part d’ombre, l’obscurité dont nous venons tous et qui alimente toute notre vie, elle a appris à ne plus en avoir peur. Elle la prend en charge, quand elle sent qu’elle menace trop ses malades, elle les en déleste sans chercher à la réduire ou l’éradiquer. Et quand la charge est trop lourde, elle écrit pour s’alléger un peu, si peu. Marino, Janvier, Vassili, Étienne, Marcelle, Héloïse, Luce, Mariette, Albertine, elle reconnaît ses malades au bruit qui les annonce, cherche toujours la personne sous, derrière ou dans le malade. Elle ne renonce jamais à les rencontrer, mais comment rencontrer quelqu’un qui n’a pas de lieu, donc pas de lien??
Comment et où la rencontre peut-elle avoir lieu?? Il y a ceux qui sourient tout le temps avec un sourire qui semble “au-delà ou au-devant du visage comme s’il en était détaché”, ceux qui la haïssent – mais elle sait que la haine est une façon de maintenir de lien –, ceux qui la libèrent en l’ouvrant sur ses propres abîmes. Chacun à sa manière, dans sa folie, s’est écarté des autres et de lui-même, et cet écart, il ne faut pas vouloir le réduire?; et pour ne pas qu’il devienne rupture, gouffre béance, il faut en faire un trajet entre l’autre et vous, entre vous et vous. C’est tout le travail invisible et anonyme de l’infirmière. “Être au plus proche, ce n’est pas toucher?: la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre”. Ainsi parlait Jean Oury, le père, avec François Tosquelles, Lucien Bonnaffé et quelques autres de la psychothérapie institutionnelle. Ensemble, ils ont inventé de nouvelles méthodes, théorisé leurs pratiques, créé des centres hospitaliers révolutionnaires comme Saint-Alban en Lozère ou la clinique de la Borde dans le Loir-et-Cher. Le rôle de Blandine est de mettre leurs concepts à l’épreuve de la vie quotidienne avec les fous.